Eviter le pire en République centrafricaine

 06-10-2017 17:07 

Le regain d'activités des groupes armés en République centrafricaine fait de nombreuses victimes civiles et conduit à des déplacements massifs de population. Le gouvernement et les Nations unies sont fragilisés et aucune solution rapide ne peut être envisagée. Pour enrayer la violence, le gouvernement et les acteurs internationaux doivent s'entendre sur une feuille de route comprenant à la fois des mesures d'incitation et des mesures coercitives.


Synthèse

Alors que la République centrafricaine (RCA) connait un fort regain de violence et que les groupes armés s’enracinent dans les provinces, les autorités et leurs partenaires internationaux ne parviennent pas à freiner l’escalade ni à trouver des solutions durables de sortie de crise. Jusqu’ici, le gouvernement et les Nations unies ont concentré leurs efforts sur le processus de désarmement, démobilisation, réinsertion et rapatriement (DDRR) des rebelles mais celui-ci piétine. En outre, l’incapacité des Casques bleus à instituer un rapport de force favorable avec les rebelles et celle du gouvernement à répondre aux fortes tensions communautaires qui divisent le pays ainsi que la concurrence entre diverses médiations internationales contribuent à l’enlisement. Afin d’inverser la tendance, le gouvernement et ses partenaires doivent mettre les rebelles sous pression – tout particulièrement en s’attaquant à leurs sources de revenus et en exerçant une dissuasion militaire plus forte –, mais aussi regagner la confiance des populations des régions périphériques.

Les élections présidentielle et législatives organisées fin 2015 et début 2016 ont suscité un fort engouement des Centrafricains et généré une forte attente. Cette séquence politique a été suivie d’une accalmie sécuritaire de quelques mois au cours de laquelle les groupes armés ont adopté une position plus attentiste, jaugeant les intentions du nouveau pouvoir à Bangui. Hélas, la légitimité du président Faustin-Archange Touadéra, acquise par les urnes, ne lui a fourni aucun levier d’influence efficace contre les rebelles. Ce répit, tout relatif, a donc rapidement été enterré. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca), qui comprend plus de 12 000 Casques bleus, n’a pas su compenser le départ de la force française Sangaris en octobre 2016 et exercer une réelle dissuasion militaire sur les groupes armés.

Depuis fin 2016, des foyers de violence s’embrasent dans presque tout l’arrière-pays. Le regain d’activités des groupes armés a entrainé la mort de nombreux civils et des déplacements massifs de populations. Alors qu’au Nord-Ouest se mêlent groupes armés, conflits récurrents autour de la transhumance et prédation sur le bétail, au centre et à l’Est les rebelles s’adonnent à une guérilla territoriale pour le contrôle de zones d’influence et de ressources. Cette dynamique dans les provinces s’accompagne d’autres effets pervers : renforcement des liens de dépendance entre rebelles et communautés, explosion du nombre de milices locales et surtout retour à des attaques préméditées contre les minorités musulmanes selon des logiques d’exclusion ethniques et religieuses qui rappellent les événements les plus tragiques de la crise.

Dans ce contexte, plusieurs acteurs étatiques et régionaux ainsi que des organisations internationales ont lancé dès fin 2016 une série de médiations parallèles. L’Union africaine et les voisins de la RCA, dont l’Angola et le Tchad, la République du Congo et le Gabon, ont réuni plusieurs initiatives isolées pour lancer une médiation commune début 2017. La communauté catholique de Sant’Egidio a rejoint le banquet des médiateurs en organisant des rencontres entre groupes armés à Rome, donnant lieu à un « accord politique de paix » pour la RCA, signé en juin 2017 mais vite devenu caduc en raison des violences renouvelées sur le terrain.

Agendas divergents, rivalités institutionnelles, mais aussi approches différentes ont poussé ces acteurs à proposer des remèdes parfois contradictoires, notamment sur la question de l’amnistie des chefs rebelles, de l’intégration des combattants dans l’armée ou encore du retour des anciens présidents. La forte recrudescence des affrontements depuis le mois d’avril semble cependant avoir provoqué une prise de conscience et un changement de position. Ainsi, le président Touadéra et le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, jusque-là réticents, se sont dits ouverts à un investissement important de la sous-région dans la résolution de la crise. De même, consciente que la dispersion et la concurrence entre différentes interventions diplomatiques pose problème, l’Union européenne a organisé le 21 juin 2017 une table ronde à Bruxelles afin de relancer une médiation internationale cohérente et crédible.

Depuis, l’Union africaine a repris la main sur ce processus de médiation internationale fragile en adoptant une nouvelle feuille de route pour la paix et la réconciliation en RCA à Libreville en juillet 2017. Si cette nouvelle initiative a reçu officiellement le soutien des autres partenaires internationaux de la RCA, réitéré lors des réunions organisées à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre, des désaccords de fond persistent. Ces prochains mois permettront sans doute de voir si une coordination renforcée des acteurs internationaux est possible.

Alors que la RCA s’enfonce à nouveau dans la crise, le pire est peut-être à venir. Une répétition des événements de 2013 et un retour de la guerre civile ne sont pas à exclure. La normalisation de la situation sécuritaire en RCA est très improbable dans un avenir proche, et une défaite militaire des groupes armés est encore moins envisageable. Mais un certain nombre de mesures pourraient être adoptées afin de contenir les violences et obtenir quelques avancées, même limitées, vers un processus de sortie de crise. Favoriser une solution négociée avec les groupes armés implique d’allier mesures contraignantes fortes et incitations positives, parmi lesquelles:
• Réduire l’attrait de l’économie de guerre pour les jeunes et les capacités de financement des groupes armés en agissant résolument contre les trafics. Des missions précises devraient être assignées aux contingents de la Minusca dans le cadre du renouvellement de son mandat en novembre 2017 dans le but de tarir ces réseaux.
• Instituer un meilleur rapport de force avec les rebelles en joignant aux efforts diplomatiques une réelle pression sur ces groupes. Pour ce faire, il faudrait augmenter le nombre de Casques bleus, mais surtout déployer des contingents capables de véritablement dissuader les rebelles. En parallèle, alors que la Cour pénale spéciale devrait bientôt être opérationnelle, l’arrestation et le jugement des chefs rebelles qui organisent des attaques d’envergure contre les civils devraient être des objectifs prioritaires.
• Encourager les éléments pragmatiques de la direction des groupes armés à jouer un rôle plus positif. Au-delà de l’intégration d’un nombre limité de miliciens dans l’armée, la possibilité pour certains cadres de jouer un rôle plus politique au niveau local, pourrait figurer au menu des discussions.

En même temps, il faut donner un souffle nouveau aux médiations en cours, préparer un accord de paix crédible et assainir la coopération entre Bangui et ses voisins. Dans ce sens :
• Dans l’esprit de la réunion de Bruxelles, l’ensemble des médiateurs internationaux devraient se mettre d’accord sur une feuille de route cohérente pour une sortie de crise. Il s’agit surtout pour eux de déterminer en amont qui sera le garant de ces futurs accords, quel dispositif international doit être mis en œuvre pour veiller à leur application et à leur financement et comment favoriser leur appropriation par les Centrafricains.
• Pour obtenir le concours des pays de la région sur le long terme, Bangui et les capitales voisines devraient coopérer autour d’un socle d’intérêts partagés. Ils pourraient notamment travailler ensemble à une meilleure organisation de la transhumance transfrontalière en RCA. Il est par exemple essentiel de relancer les initiatives bilatérales sur la transhumance qui sont nées en 2012 dans le cadre de la commission mixte tchado-centrafricaine, et ont été abandonnées avec la crise, et d’y associer plus largement les autres voisins de la RCA.


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